Jean-Luc Veuthey

Aka: Fred Laser, LASER

Auteur, Compositeur, Freedom Fighter

Fred Laser

"J'ai pas choisi ce que j’allais faire dans la vie. J’avais 11 ans quand ça m’est tombé dessus."

Technycolor

ITW Sacha pour Histoires de Genève, 2021
www.histoiresdegenève.ch

Première Partie

J’étais au pensionnat et ils avaient oublié de fermer une salle. Il y avait une batterie là, et j’ai su jouer tout de suite. Le jeudi j’ai touché la batterie pour la première fois et le samedi je jouais dans le groupe gospel. Quand le destin te tombe dessus, tu ne peux pas faire grand-chose. J’ai été pris par la musique, ce qui fait que j’ai une vie un peu compliquée, avec des succès inattendus, puis des choses auxquelles je croyais qui ont raté. J’étais dans les petits jeunes quand on a fondé l’AMR à Genève [Association pour la Musique impRovisée]. Y’avait Goujon, Jacquet, Nicolet, on était tous là. J’avais les clés de la crypte de l’Église Saint-François, et là ça jouait tout le temps ! On jouait free, on jouait jazz ! Purée ! On peut remercier le curé de l'époque parce cela devait être compliqué de prier à l’étage (rires) ! C’était l’époque '70 et y’avait ce côté révolutionnaire. Le jazz c’était les Black Panthers, Harlem, Coltrane, Monk, le R&B, Apollo Theater, Hendrix. La musique avait une telle force politique et sociale ! Puis en '77 on voit venir de Zürich les premiers groupes punk et avec Léo Zouridis on lance le groupe Technycolor avec le single Bunker. Mon pseudo c’est Fred Laser. On a joué partout et des trucs hyper connus : au centre autonome à Zürich, au Palladium, à la salle du Faubourg on a fait un tabac avec U2, au Gibus, au Golf-Drouot à Paris. En '81 le groupe a évolué en cold wave minimaliste et changé le nom en Film De Guerre. C’était le début des radios libres, nos titres tournaient sur Radio Nova à Paris. On était des attractions, les concerts pour Actuel au Rex, au Grand Palais, les tournées dans les prisons, en Italie, en France. Au Pyramide, un club échangiste à Paris, on mettait un peu l’ambiance, puis quand ça commençait... ils nous viraient (rires) ! La fin de l’histoire c’est quand la dope est arrivée. C’était l’hécatombe dans le groupe. Moi je pouvais pas tomber dedans, j’étudiais au conservatoire et puis… j’aimais trop la musique. »

" en '77  Züri brännt avec les premiers groupes punk. Avec Léo Zouridis on lance le groupe Technycolor. Mon pseudo c’est Fred Laser "

Deuxième Partie

« Après un premier prix de virtuosité au conservatoire dans la classe de Pierre Métral avec qui j'ai découvert Ravel, Stravinski, Varèse, je suis parti à la New York Université étudier la composition. Là, c’est la grosse claque ! Je découvre la musique contemporaine de Guezzo, Cage, Babbit pour qui je fais des créations et j’apprends les nouvelles technologies de la musique. En ‘86 je participe à une des premières performances multimédia de l’histoire. Je jouais du marimba, et il y avait des capteurs dessus connectés à un ordinateur fairlight qui transformait le son et pilotait les lumières d’un immeuble à Washington Square ! De retour à Genève, je mets une annonce dans un magasin : « Musicien connaissant informatique musicale ». Aznavour voit ça, et vu qu’il était frapadingue des nouvelles technologies, il m’appelle. Tu sais, quand tu sors du punk, Aznavour, ça me faisait ni chaud, ni froid. Mais dès que j’ai vu le bonhomme… C’est devenu un papa. C’était un grand, quoi. Il avait l’air pas commode, mais c’était un homme tellement cool. On allait manger à la cafétéria de la Migros de Vésenaz, et les mecs ils lui tapaient sur l’épaule : « Purée, tu ressembles trop à Aznavour ! » Et lui se retournait : « Oui, on me le dit tout le temps ! » (rires) À partir de là j’ai commencé à faire tout et rien pour lui. En voiture de Paris à Genève, il essayait de m’expliquer qu’une chanson ça raconte toute une histoire. Il supportait mal mes textes atmosphériques, ma poésie du vide. Il a pas eu ce truc d’enfant gâté qui nous permet d’être des artistes un peu planants quoi (rires) ! Toutes ces histoires sont belles, mais une fois que je suis monté à Paris j’étais dans les pattes de ses mecs de business. Ça n’avait plus aucun intérêt. Là j’ai décidé de partir »

"À force d’être avec toute cette musique, j'ai enregistré un album pour moi en 98. Les radios en Afrique ont adoré. J’ai choisi Abidjan et ma vie africaine a commencé."

Troisième Partie

« À Paris j’ai fait des arrangements et des compositions pour d'autres artistes et des musique pour l'image, dont "Pin up un siècle de fantasmes" de Jérôme Camusat pour les 10 ans de C+, les musiques pour le centenaire du cinéma pour le ministère de la culture... Paris c’était le début de la World-music, j'ai produit plusieurs artistes, je n'étais jamais allé en Afrique, mais j’étais à l'aise avec cette musique. Dans cette ambiance, j'ai composé "Allô la terre" un album ethno pop en '98. Les radios en Afrique ont adoré ! Radio Africa N° 1 appelle le bureau de la Francophonie : « Il faut qu’il vienne à Libreville ! » Au même moment à Abidjan y’a EMI Jat Music qui me dit de venir. J’ai choisi Abidjan et ma vie africaine a commencé. J’ai produit des artistes là-bas, énorme. Mais j’ai quitté l’Afrique avec un flingue sur la tête... Je suis rentré à Genève esquinté par l'alcool, je vivais un peu des droits d’auteurs. Pour retrouver la santé j'ai travaillé sur des chantiers à cracher du gravier sur les toits. Puis j'ai collaboré à "Petite histoire de la littérature française" de Michel Butor, prix multimédia de l'Académie Charles Cros, composé "Adjalé" pour ensemble à percussion, didgeridoo et synthèse sonore, une commande pour "la nuit de la science en 2004". Et c’est là que j’ai eu l’idée du Komball »

"J’ai envie de finir ce puzzle, donc je suis très concentré "

Quatrième Partie

« Komball ça a été un succès énorme ! En  regardant mon fils Léonard jongler j’ai réalisé qu'il y avait un pendant freestyle dans tous les sports sauf le foot. Je me suis dit : purée, y’a surement un truc à faire ! J’ai chopé deux rastas d’une pub Nike, mon fils, un YO freestyler et en 2006 j’ai sorti un DVD. C’est parti chez Sony et en 3 jours c’est devenu numéro #1 des ventes. C'est resté longtemps tout en haut, ça faisait yoyo avec Kill Bill et Harry Potter et la coupe de feu. D’ailleurs, Sport Dimanche (RTS) a fait un sujet Foot freestyle y’a quelques temps et ils sont venus m’interviewer. Puis un escroc s’est incrusté et j’ai tout perdu. Les comptes étaient vides, plus rien nulle part. T’essaies de reprendre la direction de ta boite mais tu commences à flipper. Tu t’aperçois que c'est pas de la rigolade du tout, que t’es dans un truc qui est pas fait pour un musicien comme toi (rires) ! En 2009 je suis allé me réfugier à Yverdon chez une amie qui m’a sauvé la mise, et j’ai passé  mes journées à jouer à Mario Kart. J’avais des dettes, je ne sentais plus rien. J'ai vivoté, j'ai retouché un peu à la composition jusqu'à ce que fin 2019 je suis revienne à Genève, et qu'une copine me passe un savon. Je suis rentré chez moi, j’ai ouvert l’ordinateur et j’ai écrit  "remontada" (rires) ! Et je me suis jeté dans le travail pour terminer les projets laissés à l'abandon. Un album néo grégorien, le livret d'une BD, une web série, des arrangements. Durant toutes ces années j’ai fait plein de trucs qui ont l’air tellement disparates. Toutes les pièces semblent éparpillées mais j'ai rempli mon disque dur.  Je termine ces projets avant d'entreprendre un voyage intérieur, loin, très loin, pour composer une oeuvre qui échappe à la servitude du temps, donc je suis très concentré. Souvent je ne pensais pas me relever, mais là je le vis pleinement. La musique tu ne la choisis pas, mais elle te tombe pas dessus par hasard.»